Je plaide en faveur du port du masque ! Il s’agit avant tout d’un camouflage socialement construit dont les contraintes sont des variables indépendantes aisément modifiables en fonction des contextes. Mais bon…à force d’inventer sa vie on en arrive à se demander qui on est. Puisque nous vivons dans un monde de perceptions et que l’être humain est un être à la fois relationnel et narcissique, aussi bien assumer cet état de faits et l’exploiter à son maximum. En ce sens, j’essaie de faire de ma vie un mélange équilibré de mensonges et de fiction permettant l’émergence d’une réalité construite et subjective.
Partons du constat que l’autre se fou de l’autre et vice versa. Il n’a que faire de cette petite existence paradoxale dont l’influence est limitée au parallélisme de son champ perceptuel. Par ailleurs, les gens veulent rêver ou du moins avoir l’impression de partager la ligne de front de leur existence avec un compagnon d’armes. Ils aiment rêver, donc. Il s’agit avant tout de doser ses histoires. Une fable est inintéressante si reste dans le domaine de la réalité. Elle est improbable si elle rejoint la fiction. Il s’agit de viser un juste milieu, d’extrapoler son emprise sur des évènements normalement, théoriquement et réellement incontrôlables.
Du fatalisme existentiel émerge un personnage mal défini. Ma vie est un roman dont vous êtes le héro.
Fondamentalement, ce n’est pas l’absence de l’autre qui nous affecte tant, mais la crainte de ne pouvoir trouver mieux un jour.
J’habite une zone franche. Une frontière invisible, absorbante et perméable dont les limites sont ténues et tentaculaires. Un no man’s land qu’on appelait autrefois affectueusement la Main. L’indescriptible Main. Il s’agit d’un vaste corridor aérien dans lequel se mélangent les effluves et les saveurs de différentes réalités. Son sillage à un goût d’épices orientales, de viandes casher et de pain chaud qui éveille l’instinct du voyageur et lui commande de partir, maintenant, pour ailleurs.
Par rigidité intellectuelle sans doute, Montréal a construit des fortifications cloisonnant hermétiquement chacun de ses quartiers. Mais le temps n’épargne en rien l’oeuvre des hommes. Les murs s’effritent, le pavé se jonche de fissures et de nids de poules. La route pavée, d’un esthétisme soporifique, devient alors un sentier sinueux graduellement envahi par la jungle urbaine. Des petits commerces font leur apparition, aussi disparates les uns que les autres. On y trouve des brocantes, des friperies, mais aussi des boutiques luxueuses et des restaurants aux menus excentriques. Plusieurs brèches apparaissent alors dans ce mur qui devait séparer l’île en deux parties distinctes.
À l’West, les anglais. À l’Est, les autres. C’était il y a bien longtemps, bien avant l’arrivée d’une cavalerie formée de hipsters montés sur de vieilles bécanes rouillées criant haut et fort leur existence en faisant tinter les cloches métalliques de leurs guidons.
Les rues Van Horne, St-Viateur et Hutchison sont des frontières étanches férocement gardées par les héritiers de la vieille bourgeoisie. Mais la Main, l’indescriptible Main est un accès désormais libre de passage. On croyait le Mile-End hermétique. Pendant longtemps, on a d’ailleurs oublié ce bout de terre et ces vieux appartements délabrés aux escaliers métalliques bruyants. La brique friable et les poutres de bois pourri laissent présager la mort naturelle d’un passé qui s’entêtait à vouloir prouver son existence.
Il n’a fallu qu’une étincelle. Peut-être fut-elle provoquée par ce vendeur de 33 tours de la rue Parc dont le magasin de 500 pieds cubes n’est ouvert que la fin de semaine. Ou alors est-ce le résultat du combat silencieux et organisé d’une coalition secrète d’étudiants paumés formée dans ces petits cafés discrets de la rue Bernard ? On ne sait pas qui, ni comment… Mais il s’est produit une chose étrange là-bas. C’est comme si la nostalgie avait permis une réappropriation culturelle du passé.
Désormais, tout cela va bien au-delà d’une réappropriation culturelle. Fils de grunge réformés ou hipsters par esthétisme, il s’agit d’une façon d’être et de parraitre…Plus encore, c’est aussi une façon d’honorer le passé par son actualisation paradoxale et de l’enrichir au passage de symboles intemporels. Une bicyclette rouillée, une chemise à carreau, un blouson de cuir et une paire de lunettes à monture noire. Voilà, en résumé, de quoi sont constituées les armoiries du Mile-End.
Depuis cette petite révolution, l’idéologie hispter se répand comme une trainée de poudre à travers Montréal. Les rues si conservatrices de ma Petite-Italie sont désormais empruntées par ces évadés du Mile-End ramenant des vivres du marché Jean-Talon. Lorsque le tintement de la cloche se fait entendre, on ne peut que faire sa révérence devant ces vieux vélos aux couleurs uniformes si bien restaurés. Le foulard et les cheveux au vent, le regard bien caché par des verres fumés… L’histoire se met soudainement en marche.
Un jour, la gentrification fera son travail. Insouciante. Lorsque ce quartier sera re-revitalisé et que les vieux appartements décrépis seront transformés en luxueux condominiums, il ne restera plus que ce vieux vendeur de disques de la rue Parc. À sa vitrine, un chandail à l’effigie de Xavier Dolan prenant la pause du Che. Certains chercheront à comprendre pourquoi ils n’arrivent pas à prendre racine dans ce quartier pourtant si moderne. Il chercheront son âme, en vain. C’est ce hipster perdu circulant sur sa vieille bécane rouge et passant tranquillement devant la fenêtre qui nous rappellera qu’à force de regarder vers l’avenir, on en oublie parfois son passé.