Il est six heures à Reykjavik je te regarde de Montreal. Ici, il fait noir. Je vois les lumières de ta ville mourir devant les premiers rayons et cette faible lueur suffit à me réchauffer. Et toi tu dors encore. Légèrement comme toujours, je me souviens que ton sommeil semblait parfois aussi volatil qu’un grain de poussière. Tu restais constamment en état d’alerte, un peu comme les derniers éléments de la chaîne alimentaire. Condamnés à la vigilance pour survivre. Condamnés à survivre pour vivre avant de faire face à la grande dévoreuse.
As-tu enfin réussi a rêver? Parfois la distance aide un peu. Les prédateurs n’ont sans doute pas réussi à suivre tes traces. Personne n’a réussi. Tu les as laissés ici, dont quelques uns dans ma chambre je crois. Je fais parfois des cauchemards affreux. Et ils ont la vie dure.
J’ai gardé ta dernière lettre. Une photo aérienne de la ville sans aucun message. Un clin d’oeil timide j’imagine. Tu possède un grand avantage, je me vois mal t’envoyer une carte du biodôme. L’exotisme est sous tes pieds alors que je marche sur la monotonie. C’est confortable, le sentier est plat et bien tracé.
Reykjavik est ma mecque ce soir. Enfin, pas vraiment puis que pour y orienter son corps et son âme, il faut croire. Et je ne crois plus en toi. Mais cette ville est un temple nordique dans lequel tu as trouvé un refuge que j’espère temporaire. L’estuaire du St-Laurent permet de tracer une ligne courbe sans obstacle entre nos deux îles. Nous habitons le même archipel, Antoine. Et j’aime croire que mes nuits blanches sont éclairées par les lueurs de Reykjavik. En réalité, ce n’est rien d’autre que le centre-ville qui brûle et brûle encore lorsque la nuit s’installe. On y entends souvent les policiers et les pompiers qui descendent affronter le brasier et qui s’engouffrent sur la rue Sainte-Catherine. En oubliant ce detail, je me rapproche un peu de ton corps. Je te l’ai dit, je ne crois plus. Mais même les athées peuvent encore se surprendre à espérer.